Pleins feux sur l’apprentissage

Pleins feux sur l’apprentissage

Quelle autre activité que la boulangerie peut se targuer de défendre une transmission des savoir-faire aussi forte qu’indispensable ? Or, en cette période compliquée, il faut s’alarmer de voir l’apprentissage, lui aussi, en difficulté…

Malgré la situation inédite due au Covid-19 et ses conséquences, le besoin d’apprentis dans les métiers de l’artisanat est bien réel, mais la difficulté pour en recruter l’est tout autant. « L’équation est difficile, explique, inquiet, Christian Voiriot (Plaisirs et Gourmandises, 61, rue de la Glacière, Paris 13e). 

Comment un entrepreneur peut-il recruter pour la rentrée de septembre si son activité est à l’arrêt ou si son chiffre d’affaires s’est effondré ? » Autre sonnette d’alarme, « les CFA n’arrivent pas à recruter : les Journées Portes Ouvertes traditionnelles n’ont pu avoir lieu normalement et les JPO virtuelles n’ont pas rassemblé non plus… »

Un coup de pouce de l’État serait le bienvenu pour soutenir le triptyque artisans-apprentis-CFA. L’objectif ? Une rentrée dans de bonnes conditions d’accueil et financières. Car oui, engager un jeune en apprentissage représente un coût.  Cependant, l’intérêt d’engager des jeunes gens pour les former « est essentiel », d’après Christian Voiriot, qui a encadré au fil de sa carrière plus d’une centaine d’apprentis.

« La formation pour moi, c’est indispensable surtout dans nos métiers artisanaux » – Christian Voiriot

« On ne doit jamais oublier que les apprentis d’aujourd’hui sont nos employés de demain ! », défend ce boulanger aguerri en train de passer la main à son fils. Ceux qui ne veulent pas croire à cette forme de transmission qu’est l’apprentissage « utiliseront tous les prétextes pour ne pas faire confiance aux jeunes  ». Certes, transmettre n’est pas chose aisée, la seule bonne volonté ne suffit pas pour être maître d’apprentissage… mais à court terme, un apprenti représente une main d’œuvre supplémentaire bienvenue ; à moyen terme,  un ouvrier formé et qualifié ; à long terme, la pérennité de la boulangerie.  Et « c’est une grande satisfaction de voir ceux qui ont réussi, ceux qui se sont installés à leur compte… »

« Donner ce que l’on nous a donné et préparer l’avenir » – Christian Voiriot

 

Pour Christophe Noël (Aux Délices de Plaisance, 19 rue du Général de Gaulle, Neuilly-Plaisance, 93),

    

aucun doute non plus sur l’intérêt de former pour bénéficier ensuite de personnel qualifié.  « Depuis quelques années, les jeunes sont davantage motivés. Surtout ceux qui ont réalisé leur stage de découverte de classe de 3e en boulangerie. Seul point noir, certaines formations ne correspondent pas à ce qu’on fait réellement ; par exemple, les outils montrés à l’école ne sont pas ceux qu’on utilise…» Habituellement, Christophe Noël emploie 3 à 4 apprentis par année.

« Apprendre le métier chez le patron, ça c’est formateur pour un jeune ! » – Christophe Noël

 

Lucie Lefevre (boulangerie l’Ecureuil, 28, bd de Stalingrad, Malakoff, 92) considère  « l’apprentissage comme indissociable de la vie de la boulangerie ». 

Arnaud Lefevre, son mari, a même été récompensé pour un de ses apprentis lors d’un concours de pâtisserie. « Et, lorsqu’on a repris cette boulangerie, on a embauché un de nos anciens apprentis. Cela nous tenait à cœur de le garder ». Néanmoins, le recrutement d’apprentis semble compliqué pour septembre. Pourtant, Lucie Lefevre pourrait « prendre trois personnes en apprentissage ».

« On est habitué à former et on trouve ça logique » – Lucie Lefevre

 

 

 

Stéphanie Dias, une des trois associés, avec Lydia Costa et Jorge Costa, de l’Atelier des Artistes   (73, bd Edouard Branly, Romainville, 93)

a beaucoup à dire sur le sujet . «  Les meilleurs apprentis sont ceux qui sont très intéressés par le métier, ceux qui en veulent. Eux pourront rester par la suite ». Côté employeur, ce n’est pas toujours simple. « Il faut bien avoir en tête que des jeunes de 14-15 ans, ce sont des enfants ! Physiquement, cela peut être dur pour eux et ils sont plus lents… », ajoute-t-elle.  « Mais c’est important de les former : ils sont la relève de notre métier », précise Stéphanie Dias, enthousiaste.

« L’apprentissage ne peut fonctionner qu’avec des gens qui peuvent transmettre » – Stéphanie Dias, associée et épouse de Jorge Costa

 

«  L’apprentissage m’a sorti d’où j’étais. Cela m’a permis de m’exprimer autrement que par la voie scolaire », explique Vincent Joly, responsable du développement du réseau Grenier à pain à Paris et en France. 

Former les jeunes à son tour est donc naturel même s’il est attentif à « ne prendre qu’un seul apprenti par poste pour avoir suffisamment de temps à leur consacrer ».  Comme plusieurs patrons, il regrette « certains comportements difficiles à gérer » mais il se félicite de la réussite de beaucoup d’entre eux : « quand vos apprentis sont sacrés MAF ou lorsqu’on remporte le concours d’excellence des maîtres d’apprentissage, on se dit qu’on suit la bonne voie », dit-il en souriant.

«  J’incite mes apprentis à aller voir ailleurs pour compléter leur formation, puis à revenir chez moi s’ils le souhaitent et rester. Tout le monde est gagnant » – Vincent Joly

 

 Au fil des années, Michel Fabre (boulangerie Fabre Michel,168, rue Paul Vaillant Couturier, Alfortville, 94)

a ajusté ses critères de recrutement en termes d’apprentis : « On ne prend plus de personnes trop jeunes car elles ne sont pas assez mûres pour intégrer le monde du travail ». Et cela tombe bien ! En effet, ce médaillé d’or de la formation professionnelle,  remarque que « de plus en plus, des personnes diplômées et/ou en réorientation et très motivées sont en recherche d’apprentissage ! ».

 Pour Marin Fleuriot un des apprentis en BTM pâtissier de Michel Fabre, l’apprentissage est certes formateur en termes d’enseignement pratique « mais on apprend aussi beaucoup sur soi-même. Dans ces métiers, il faut savoir s’affirmer. Au fil des années et depuis mon CAP, je suis moins réservé, moins timide. Et c’est nécessaire si je veux plus tard, ouvrir ma boulangerie-pâtisserie ».

« On forme par passion mais aussi pour constituer une bonne équipe, une équipe productive » – Michel Fabre